NÉGOVAN RAJIC Écrivain

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Hors des sentiers battus

Vers la fin de mon adolescence, je rêvais de devenir un rat de laboratoire. La recherche expérimentale en physique m’attirait, car elle réunissait les deux côtés de  ma nature, celui de
homo faber et celui de homo cogito.

Ceci ne m’empêchait point de dévorer les classiques de la littérature occidentale, mais, grand lecteur, je fus piètre grammairien de ma langue maternelle. Pour obtenir une note honorable en serbo-croate, je comptais sur la composition, épreuve dans laquelle mon imagination se donnait à cœur joie. Un souvenir de ce temps illustre bien ces propos.

Cela se passait au cours de l’avant-dernière année du lycée. Un jour, notre professeur de la langue et de la littérature serbo-croate nous proposa un sujet de composition assez déconcertant : La boite à lettres. Le thème assez abscons provoqua un tollé de sourdes protestations. Passé la surprise, une idée jaillit dans ma tête, celle d’un petit garçon qui réprimandé, pour une raison quelconque, pleure appuyé contre une boite postale et entend, avec stupéfaction, les voix des missives qui derrière la paroi métallique échangent leurs messages. À partir de ce moment, ce fut un jeu d’enfant d’inventer des histoires racontées par des lettres anonymes. De cette époque date ma conviction que l’imagination permet à l’homme de se tirer parfois de situations les plus invraisemblables.

Aujourd’hui, après tant d’années, il m’arrive de penser que dans une époque moins trouble j’aurais eu une existence sans histoire. Hélas ! mon époque fut tumultueuse et ma naissance dans les Balkans, terre du haut de hurle vent, ne contribua nullement  à une vie paisible. La guerre et l’occupation, durant laquelle l’Université en Serbie fut fermée, m’apportèrent leur lot de situations abracadabrantes et parfois dangereuses. Néanmoins, ça serait de l’hypocrisie d’accuser uniquement la guerre comme la cause de ma dissipation et de mon existence hors des sentiers battus.

Ma curiosité excessive porte sa part de responsabilité dans ma tendance de me dissiper. Dès mon plus jeune âge, je fus atteint de cette manie de vouloir tout savoir ou presque, ignorant qu’Aristote fut le dernier homme à posséder l’ensemble de connaissances de son époque. Quand, à un certain âge, je me rendis compte de ma bévue, il fut trop tard pour me concentrer sur l’essentiel.

Cela peut paraître comme la jérémiade d’un homme qui pour ses échecs accuse le destin. Il n’en est rien ! J’ai eu la chance  de survivre à la guerre et au passage clandestin d’une frontière jalonnée  des morts de tant d’hommes ardents et jeunes. J’ai connu la misère d’exile, mais je l’ai accepté comme le prix à payer pour rester homme libre et puis . . . et puis . . . ces épreuves ne sont-elles pas mon trésor ? Ne puis-je pas construire une œuvre littéraire sur mes échecs et mes rêves brisés, en m’inspirant de ces sculpteurs contemporains qui chez les ferrailleurs  fouillent les métaux à la casse pour trouver de quoi faire une œuvre d’art?

Moi aussi, je peux fouiller dans les souvenirs de mes  aubes grises quand la mort rôdait à la portée d’une pierre. Moi aussi, je peux fouiller dans le souvenir d’une nuit quand les gardes-frontières me pourchassaient à travers une forêt de sapins dont les branches desséchées pointaient  vers moi pour me crever les yeux. Oui, je peux fouiller dans ces souvenirs et dans bien d’autres pour en faire une œuvre contre l’oubli.

Le vingt-sept juin 1946, vers dix heures du soir, je me trouvai au buffet de la gare de Belgrade. Mon train, pour un voyage sans retour, allait partir dans une demi-heure vers la frontière austro-yougoslave. Au zinc, en consommant une bière, j’égrainais  les souvenirs d’une vie d’homme à peine commencée, mais déjà si riche d’épreuves.

À cet instant précis, une idée bizarre me vint à l’esprit : si dans une semaine ma traversée  de la frontière se réalise sans anicroche, je me retrouverai, dépouillé de tout,  sur la grève d’un monde inconnue; si par la suite les forces me manquent de faire des études et de réaliser les rêves de ma jeunesse, il me restera toujours la possibilité de consigner dans les carnets les souvenirs d’une vie ratée, afin de lui donner un sens!

Négovan Rajic
Trois-Rivières
8 juin 2011